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Revue de presse 05/12/2010

4/5/12/2010

Libération, page 3 : "Le nouveau combat d’un agitateur tout-terrain."

« Le7 décembre, c’est le jour où Eric Cantona ira à la banque pour, peut-être, « faire écrouler le système bancaire », afin de produire une « révolution pacifique ».

Par où commencer ? Peut-être en rappelant qu’il n’existe rien de tel qu’une « révolution pacifique ». C’est un oxymore. Il n’est malheureusement pas possible de révolutionner tranquillement au coin du feu. L’histoire a montré que ceux qui détenaient le pouvoir étaient rarement enclins à le céder sur simple demande, et les tentatives révolutionnaires se font à coups de tuiles ou des pavés, pas d'œillets. La révolution n’est pas un état d’esprit et ce n’est pas non plus un amendement à la Constitution. C’est le bouleversement total, radical et définitif de toutes les formes d’organisation sociale et économique existantes, le changement de nature d’un régime et d’un mode de production. C’est aussi, pour finir, un événement historique. Le concept est devenu difficile à appréhender maintenant que le mot « événement » est devenu synonyme d’ « anodin », et l’épithète « historique », de « sensationnel ».Il n’y a pas de théorie révolutionnaire. Il n’y a que des actes, payés au prix fort. Le prix est fixé par ceux qui sont visés par ces actes. Il n’y aura pas de commission paritaire, de haute autorité de surveillance, de conseil d’administration ou de Ministère de la Révolution. Il n’y aura même pas de page Facebook de la Révolution (de la même manière qu’elle n’aurait pas été télévisée, comme avait prévenu le poète, si elle avait eu lieu il y 40 ans aux Etats-Unis.)
« La Révolution Française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution, bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière. » (V.Maréchal)



Libération, page 12 : « Wikileaks : « on est noyés sous l’information ».

« On ne mesure pas les retombées pour la stabilité dans le monde, la moindre étincelle peut allumer des brasiers », renchérit un Lyonnais.

On serait tenté, à la vue de ce monde, de souhaiter autre chose que sa stabilité, c’est-à-dire, puisqu’il s’agit bien ici de mécanique, sa tendance à demeurer dans un état d'équilibre ou de régime permanent. Les brasiers flambent déjà, qu’on le veuille ou non. L’alternative est différente, en vérité. Les âmes sensibles peuvent choisir, comme ici, de s’en détourner, pour prétendre qu’ils n’existent pas. Les autres s’y réchaufferont les mains, de loin.

« L’entreprise de Wikileaks, loin de faire la transparence et de clarifier la compréhension des populations, participe du brouillage de sens et de la confusion générale des esprits qui caractérisent nos sociétés médiatiques en proie à la « mal info » et à un Internet suspecté. L’appétit est soulevé, mais le soufflé retombe vite. Le doute et le flou recouvrent de leur ombre la lumière qu’on avait cru, un instant, entrevoir. », ajoute Denis Muzet, le 'journaliste'.

"Mal info", même entre guillemets, c'est du Novlangue, très exactement et rien d'autre.

"Il était aussi possible de modifier le sens de presque tous les mots par des préfixes-prépositions tels que anté, post, haut, bas, etc. Grâce à de telles méthodes, on obtint une considérable diminution du vocabulaire. Étant donné par exemple le mot bon, on n’a pas besoin du mot mauvais, puisque le sens désiré est également, et, en vérité, mieux exprimé par inbon. Il fallait simplement, dans les cas où deux mots formaient une paire naturelle d’antonymes, décider lequel on devait supprimer."

"En dehors du désir de supprimer les mots dont le sens n’était pas orthodoxe, l’appauvrissement du vocabulaire était considéré comme une fin en soi et on ne laissait subsister aucun mot dont on pouvait se passer. Le novlangue était destiné, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but." (G.Orwell, 1984)

Orwell fixait la date d'adoption définitive du Novlangue à 2050. Il parlait évidemment de la langue anglaise. Le long travail de traduction du français dans cette langue d'un temps nouveau avait pris, comparativement, un peu de retard. Il est probable que les efforts de Libération et du reste de la presse française permettent bientôt de le combler.

Revue de presse 01/12/2010

01/12/2010

L'Humanité, page 7 : "Ségolène Royal brise le pacte avec Martine Aubry."

"L'ex-candidate de 2007 a annoncé, lundi, sa candidature aux primaires du PS pour la présidentielle de 2012, en se prononçant pour un 'capitalisme d'Etat', en tirant la 'conséquence idéologique' de sa 'démarche pragmatique', qui s'appuie sur des expériences régionales". C'est une bonne idée. Et puis on ne l'a jamais essayée.

« Le socialisme et l’organisation socialiste doivent être construits par le prolétariat lui-même, ou alors il n’y aura aucune édification ; une toute autre chose surgira : le capitalisme d’État. » - Nikolaï Ossinski, 1918.

Ségolène Royal, pour l'Union des Républiques Socialistes Poitevines.


L'Humanité, page 20 : "Un homme meurt après un double tir de Taser".

"Quelques minutes après avoir reçu deux décharges de 50 000 volts, ce Malien 'est décédé d'un malaise dont l'origine reste à déterminer', selon un porte-parole de la police." Le mystère est épais.
Dans le Parisien du même jour, Antoine Di Zazzo, PDG de SMP Technologies, qui commercialise le Taser X26 en France, a le souci de le dissiper : "Un Taser est bien moins dangereux q'un téléphone portable dont les ondes rayonnent".
Le Malien aurait-il pu recevoir un mauvais coup de téléphone au moment de son arrestation ? L'IGS et les médecins légistes n'écarteront pas a priori cette hypothèse, qui répond à l'exigence de la logique : comment l'homme aurait-il pu mourir à cause du Taser, puisque ce dernier est "une arme non mortelle" ?
"Il vaut mieux recevoir une petite décharge (...) qu'une balle de 9mm mal placée", ajoute M.Di Zazzo.
L'entrepreneur ne nous renseigne pas sur le point de savoir ce qu'est une balle de 9mm bien placée. L'emplacement juste du projectile correspond-il au souhait du récipiendaire ou à l'intention de l'expéditeur ? Un consensus est-il possible ? De ce côté-ci du canon, on avouera une tendance à préférer le genou gauche à l'oeil droit, ne serait-ce que pour conserver la possibilité de recevoir, tout de suite après ou bien ultérieurement, une autre balle, mieux placée.

Revue de presse 29/11/2010

30/11/2010

Le Monde, page 10 : "Henri Guaino en guest star chez les catholiques sociaux : huées et concerts d'indignation"

Henri Guaino est allé prêcher la bonne parole auprès des Semaines Sociales de France, une bande de dangereux curés rouges, qui l'ont accueilli un peu comme Jésus au pied du Golgotha, la croix en moins. La salle a tenu bon pendant dix minutes, au prix d'une mansuétude céleste, avant de céder au démon lorsque l'apôtre leur a demandé ce qu'ils avaient bien pu faire "de notre pacte républicain depuis trente ou quarante ans". "Il ne se rend pas compte de ce qu'il représente", commente un participant"... Guaino, "visiblement déstabilisé" d'être tant chahuté alors qu'il avait pourtant pris la précaution de citer Albert Camus dès l'introduction, a vacillé dans sa foi, mais pas trop longtemps non plus : "Une fois qu'on crie Egalité ! , Egalité ! , on n'a pas fait avancer le problème." Guaino, lui, fait avancer le problème avant une telle abnégation, et depuis si longtemps, que le problème a pris de l'élan et avance désormais tout seul, sans plus aucun pleurnicheur pour le freiner de ses remords.

29/11/2010

Libération, page 6 : "La dernière fuite de Wikileaks fait péter un câble à Washington".

"Que serait la diplomatie si elle se déroulait en public ? Voici la réponse à la question, posée ce week-end par le journaliste américain Jeff Jarvis..." Vertigineuse méditation d'un esprit manifestement habitué à penser au bord du précipice, sur un seul pied. Ce métaphysicien de la Carrière nous laisse, hélas, sur notre faim. Heureusement, ce Descartes a son Pascal : Justin Vaïsse, directeur de recherches à la Brookings Institution : "Ces fuites risquent d'être dommageables. Elles vont conduire à accroître la protection des informations, à des destructions de documents et à un renfermement des diplomates sur eux. Au final, elles vont rendre la vie internationale moins transparente et plus secrète."

C'est tout à fait logique. La révélation des secrets va à l'encontre de la vérité et de l'honnêteté. Mais taire ces informations, les envoyer à leurs détenteurs immédiatement après les avoir trouvées - dans la rue, par hasard ! - , voire mieux encore, ne pas chercher du tout à les obtenir, c'est ça la transparence. Trop de vérité tue la vérité. Il faut se contenter de doses homéopathiques officiellement prescrites par un diplomate agréé. Comment voulez-vous que ces gens-là nous confient quoi que ce soit si on ne cesse pas une minute de les harceler ? Avec un peu de patience, et dans quelques millénaires, la diplomatie américaine nous confiera spontanément que John Fitzgerald Kennedy s'est suicidé de deux balles dans la nuque.
On sentait pourtant que ça venait. Des siècles de journalisme diplomatique nous avait rapproché de ce Graal. Et puis... Et puis Julian Assange, qui ne veut pas attendre, qui veut tout pour lui, tout de suite; et le rêve qui s'écroule.

Cette cataracte de lumière tombe d'une hauteur trop grande pour que l'on puisse évaluer la profondeur de l'abîme dans laquelle elle se jette aux cris de ceux qui la reçoivent sur la figure, tout en bas, mais son écume s'élève comme une auréole autour de ceux qui se tiennent deux pas en arrière, sous le vent. Ainsi de "l'administration Obama", obligée de lancer aux risque-tout le rappel solennel de la conscience : "Cette publication va mettre en danger les vies (sic) d'innombrables innocents". L'administration pense sans doute aux Afghans. Ou aux Irakiens. Peu importe. Aux innocents du monde entier, qui tombent sous les balles, sous les bombes, de faim, de fatigue et d'incurie. Salaud, Assange. Paraîtrait même qu'il agresse des femmes. Ca n'a rien à voir, bien sûr, mais si on le tenait, on lui ferait passer l'envie de recommencer. Ou de commencer. En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'il n'a rien d'un innocent. La preuve, c'est que les innocents sont tous morts ou en danger, comme leur nature l'exige.

Killing Quote #7




La société humaine est pleine de contradictions qui ne seront jamais résolues. Ainsi la Révolution s’est toujours faite avec les pauvres, bien que les pauvres en aient rarement tiré grand profit. La contre-révolution se fera toujours contre eux, parce qu’ils sont malcontents, et parfois même désespérés. Or le désespoir est contagieux. La Société s’accommode assez bien de ses pauvres, aussi longtemps qu’elle peut absorber les malcontents soit dans les hôpitaux, soit dans les prisons. Lorsque la proportion de malcontents s’augmente dangereusement, elle appelle ses gendarmes et ouvre en plein ses cimetières.

George BERNANOS, Les grands cimetières sous la lune

Killing quote #6




« Au détour d’un sentier une charogne infâme », a dit Baudelaire. Voilà ce qu’on a fait des plus belles choses d’autrefois. Il est préférable de fermer les yeux et de se boucher les narines. Les assassins n’aiment pas la confrontation et cette charogne apparaît dans tous leurs miroirs. Cependant une voix mystérieuse leur dit que le passé demeure toujours, qu’il reviendra, quand même, à la Fin, qu’il reviendra sur eux, quoi qu’ils fassent, non pas sous cet aspect de déréliction et d’ignominie affreuses que le poète suppose, mais avec sa vraie figure infiniment auguste, et grave, et implacable, accompagnée de la conscience miraculeusement ressuscitée des uns et des autres.
Léon BLOY, Exégèse des lieux communs

Killing quote #5



"Tous les contacts que j'ai eus avec la politique m'ont laissé l'impression d'avoir bu dans un crachoir."

Ernest HEMINGWAY, New York Times, sept. 1950

The home of the brave #2


« L’idée de travailler m’était aussi étrangère que l’idée de cambrioler le serait à un plombier ou un imprimeur installé depuis dix ans. Je savais qu’il existait des moyens plus sûrs et plus simples de gagner sa vie mais c’était ce que faisaient les autres, ces gens que je ne connaissais ni ne comprenais et pour lesquels je n’avais pas la moindre curiosité. (…) Ils représentaient la société. La société, cela voulait dire la loi, l’ordre, la discipline, le châtiment. La société était une machine complexe conçue pour me réduire en miettes. La société, c’était l’ennemi. »

Jack Black livre ici le passionnant récit d’une vie passée parmi les hobos, les cambrioleurs et casseurs de coffres-forts à travers les États-Unis à une époque fondamentale de leur développement : la Frontière a été repoussée jusqu’à l’océan Pacifique, la guerre de Sécession a permis de mettre la main sur le potentiel économique des États confédérés, les lignes de chemins de fer unifient l’immense territoire en répandant le capital à ses confins. Mais ce processus produit également son double négatif, la criminalité, qui se développe au rythme du capital. Puisque c’est grâce au rail que le capitalisme se propage, c’est également par les trains que voyagent les bandits et les marginaux, cachés dans les wagons de marchandises ou sur les essieux. Et ce sera dans un compartiment de train que le cambrioleur dépouillera un millionnaire endormi. (« En un coup d’oeil, je compris que j’étais là en présence du pouvoir, de la richesse, de l’aisance. Je n’avais pas avec moi l’équivalent de ce que cet homme-là dépenserait pour son petit-déjeuner. »)

À cette époque primitive du capitalisme répond une forme primitive de criminalité, faiblement organisée, dont les membres ont de l’honneur et se voient comme les continuateurs des mythes et des valeurs de l’Ouest sauvage. (« Je dis qu’ils avaient de la trempe parce que, même si ce qu’ils faisaient était mal, ils essayaient de le faire d’une façon juste et au bon moment. ») Non seulement le livre s’ouvre par l’évocation de la fin de Jesse James (1882), mais cet évènement est même le déclencheur de la vocation du narrateur.

Cette confrérie des yeggs se vit parfois comme une contre-société (les « conventions », rassemblements de vagabonds, aux rites définis), mais n’est pas animée par un projet politique commun et si le vol vise à nier la propriété, c’est une réaction instinctive au développement d’un modèle écoeurant. Les pages consacrées à la description de la société américaine du tournant du siècle sont éloquentes. « Les conducteurs de train livraient les pigeons aux braqueurs ; les flics repéraient les bons coups pour les voleurs et faisaient le guet pour eux ; les pickpockets payaient aux flics un forfait journalier en échange de l’exclusivité sur un coin de rue ; le jeu n’était pas contrôlé, on pouvait truquer les matchs de boxe. » Les pionniers sont transformés en salariés, leur idéal d’une vie libre au contact de la nature est relégué au rang de souvenir. À mesure que se répand le capitalisme, la corruption s’installe et, avec elle, l’oppression. Ainsi de ce juge, qui après avoir écouté patiemment le vagabond, s’excuse d’avoir à confirmer la sentence imposée par les barons du rail après l’attaque d’un de leurs trains. Ainsi des filles du bordel : « Ces femmes fatiguées étaient des prisonnières plus désespérées encore que les hommes qui se battaient sauvagement pour manger dans la prison de la ville. Le confort matériel dont elles jouissaient ne servait qu’à resserrer leurs chaînes. »

La dynamite utilisée pour briser les coffres fait écho à celle utilisée par les syndicats radicaux pour les sabotages. Et la description des sévices endurés en prison (camisole de force, flagellation…) souligne la répression policière et judiciaire qui s’accroît à mesure que le système gagne en puissance contre ceux qui veulent jouir malgré tout. Le livre se clôt à lée de la guerre qui va voir la défaite pour un très long moment des forces révolutionnaires aux États-Unis. Cette défaite laisse la place au désenchantement et à une lutte qui n’a plus comme objectif que la répartition des parts de marché entre syndicats, gangsters et politiciens. You Can’t Win, proclame le titre original. Alors que la perspective révolutionnaire s’éloigne, il n’y a effectivement pas de moyen de gagner, honnête ou non. À l’instar du narrateur, rallié au système à force de coups, les yeggs sont relégués au musée du folklore américain au profit du crime organisé qui s’apprête à déferler sur le pays et bientôt sur le monde. Il faudra un demi-siècle pour que leur esprit revive sous la plume des écrivains de la Beat generation - Burroughs en tête, qui leur rend dans sa préface un hommage nostalgique.

The home of the brave #1


C’est un grand livre, inclassable, que Vladimir Pozner a ramené de sa visite aux Etats-Unis en 1936, alors que le pays était encore plongé dans les affres de la Grande Dépression. Ce roman à part mêle reportage, entretiens et réflexions personnelles ; la forme alterne entre le carnet de notes, le collage d’articles et de documents d’époque, et le récit de voyage qui entraîne l’auteur des mines de charbon des Appalaches jusqu’aux collines d’Hollywod. Le titre du premier chapitre, « Un jour comme les autres », est aussitôt démenti par la première phrase : « ...oui, mais le soleil va plus vite. » En effet, tout va plus vite aux Etats-Unis, et les tendances qui s’y affirment s’imposeront bientôt au reste du monde. Sans élaborer de théorie générale a priori, Pozner recueille des faits qui pourraient presque paraître anodins. Mais de leur totalité, il déduit une logique, un système, qu’il analyse avec une lucidité féroce.

Le voyage commence donc naturellement par l’endroit où personne ne veut aller : Harlem, et un sous-titre résume la condition que les Noirs américains avaient cru définitivement révolue, en 1865, à la fin de la Guerre de Sécession : « Les esclaves. » Pozner livre un long témoignage de cet enfer diffus où les Noirs meurent de faim et de fatigue, en plein Manhattan, à quelques rues de l’opulence la plus éclatante. « Dans la mythologie américaine, les Noirs passent leur temps, respectivement, à chanter des spirituals, à violer des femmes blanches et à dire : ‘ Oui, Monsieur’. Dans l’intervalle, ils cirent les chaussures, ouvrent les portières des autos et font marcher les ascenseurs. » La conclusion de Pozner résume les fondements de cette domination, d’une phrase : « Souliers, ascenseurs et autos appartiennent aux Blancs. »

Les Noirs qui doivent louer leur force – ou leur corps – pour subsister, ne sont pas plus avancés en tant que peuple qu’au moment de l’abolition de l’esclavage : enrôlés pour une bouchée de pain au cours d’embauches qui ressemblent à s’y méprendre à des marchés aux esclaves, ils ne craignent plus la corde du Ku Klux Klan, mais les balles des policiers. Une phrase revient tout au long du livre, comme un leitmotiv : « Ils tirent pour tuer »1. « Il y a aussi quelques policiers noirs », ajoute un harlémite. Mais parce qu’ils doivent encore plus prouver que les policiers blancs qu’ils ont rejoint le bon côté de l’Amérique, le côté du manche, parce qu’ils doivent surcompenser le fait d’être noir, « ce sont les plus féroces ». Et derrière l'agitation révolutionnaire qui gagne les déshérités, Pozner voit déjà les erreurs qui seront commises plus tard : le nationalisme noir, le panafricanisme qui reproduit l’idéologie raciste, la concurrence entre les races, en se contentant d’inverser la hiérarchie : « ce nationalisme farouche ne va pas sans danger. Il risque d’isoler encore davantage les Noirs d’Amérique. »

Si Pozner suggère alors l’importance du rôle que doivent jouer les organisations syndicales, il ne fait pas référence aux grandes centrales réformistes qui sont passées du côté de l’ordre et la loi et qui font dire à ce shérif : « Quel que soit l’objet de la grève, l’ordre doit être maintenu. J’ai foi en la démocratie et le syndicalisme. »2 Pozner se tourne plutôt vers les révolutionnaires qui tentent de survivre au coup presque fatal qui leur a été porté par la Première guerre mondiale avec le ralliement massif à la défense de la patrie et au rêve expansionniste qu’elle dissimulait ; vers ceux qui portent encore le rêve d’un syndicat unitaire, « One big union », pour tous les travailleurs d’une industrie sans distinction de métier ou de couleur ; vers les mineurs bootleggers qui extraient eux-mêmes le charbon des mines que les entreprises ont fermé parce que le pétrole rapporte dorénavant davantage. Face à eux, l’immense armée des sociétés de sécurité et de surveillance, chargées d’infiltrer les syndicats et de briser les grèves. Pozner dresse le portrait sinistre de la plus célèbre d’entre elles, Pinkerton, dont les gros bras assassinèrent le syndicaliste Frank Little, avant de pendre son cadavre sur lequel ils laissèrent ce message : « Premier et dernier avertissement. » C’était en 1917, et un des détectives de Pinkerton s’appelait Dashiell Hammett. Affecté aux plus traditionnelles enquêtes et filatures, il ne participait pas aux actions contre les grévistes. Mais ce qu’il a su alors lui fournira la matière de son célèbre roman, La moisson rouge, situé à Poisonville, recréation de la ville de Butte, Montana, où Little avait laissé la vie.

Chez Pozner comme chez Hammett, les gangsters prennent leur essor aux côtés des industriels qui les ont engagés pour intimider les grévistes et les concurrents. Et les patrons qui les ont promus s’aperçoivent trop tard que leurs anciens employés sont devenus assez forts pour leur disputer des parts de marché, ou le contrôle d’une ville. A partir de la guerre des journaux à Chicago, qui donna naissance aux premiers gangs de la ville, Pozner analyse les racines du crime organisé. Et conclut : « Le succès du gangster, dans un régime économique fondé sur le profit et la concurrence, est dû à un petit nombre de raisons dont quelques-unes relèvent des conditions de développement historique des Etats-Unis, mais dont la cause déterminante est qu’en Amérique le capitalisme est parvenu à son apogée. »

Le livre de Pozner n’est pas un polar, mais il en a le ton, sec, précis, plein d’une colère froide, lorsqu’il offre le synopsis d’un roman noir que personne n’a écrit : l’agonie des ouvriers de Gauley Bridge, morts un à un d’avoir respiré trop de silice dans le tunnel qu’ils creusaient pour le compte de la UnionCarbide3. Tous de pauvres chômeurs, noirs et blancs, venus de loin pour trouver un travail et dont les corps iront fertiliser le champ sur lequel on plantera du maïs, une fois le tunnel creusé et la silice extraite. « Tout autour de Gauley Bridge, la terre a largement gagné en cadavres ce que les hommes avaient extrait en silice, et en fin de compte, les morts, eux aussi, n’ont été qu’un sous-produit des travaux de construction. » « A qui se plaindre ? », se demande Theodore Dreiser, l’auteur d’Une tragédie américaine, « La presse, la justice, tout appartient aux trusts. »

Pour finir, à Boston, là où « la Révolution a pris effet avant que la guerre ne commence », « dans le cœur et dans l’esprit du peuple » (John Adams), là où sont tombés les premiers partisans une fois qu’elle a eu commencé, Pozner ne trouve que « le gouverneur qui a accueilli d’un ‘ Belle matinée, mes garçons, n’est-ce pas !’ les journalistes qui venaient l’interviewer tandis que, sur la chaise électrique, mouraient un bon cordonnier et un pauvre crieur de poisson », Sacco et Vanzetti.

"Mais ça ne fait rien. Vous vous rappelez les cinquante fusils et les deux mitraillettes que nous avions pris aux jaunes lorsqu'ils étaient venus nous attaquer dans le coron ? On ne les a jamais retrouvées ces armes. Elles sont cachées quelque part, bien cachées et bien soignées, et dorlotées, et elles attendent la révolution."


Notes

1 Shoot to Kill : The Use of Deadly Force by the Chicago Police, 1875-1920. Journal of Interdisciplinary History, Vol. 38, N° 2, Automne 2007. Cette étude montre que le recours à la ‘force mortelle’ par les policiers américains apparaît à la période « progressive » (Progressive era, c.1890-1920), durant laquelle le nombre de lynchages diminue. Les Progressistes au pouvoir régulent l’assassinat des Noirs au moyen d’un contrôle accru de l’Etat, comme ils le font pour l’économie, afin de remédier aux excès du libéralisme (laissez-faire) qui ont provoqué la Long depression. Les gendarmes de l’économie remplissent la même fonction que les policiers, dans un autre domaine : l’élaboration et la préservation, par la force s’il le faut, des règles qui définissent les conditions d’un fonctionnement harmonieux du système. Les spécialistes de la pacification ne tuent pas par cruauté, mais parce qu’il faut se débarrasser de ceux que la colère a mené à la révolution et de ceux qu’elle a mené à la folie. Partant de là, il leur est plus facile de faire passer les révolutionnaires pour des fous, et les fous pour des révolutionnaires.

2. Louis Adamic, Dynamite. The story of class violence in America, AK Press, 2008. Ce grand texte sur l’histoire du mouvement syndical américain a été écrit en 1931. Il montre comment les syndicats américains ont renié leur idéal révolutionnaire pour prendre leur place au sein des machines, ces groupements d’intérêt dont les éléments, bien que souvent concurrents et remplaçables, fonctionnent comme un ensemble interdépendant : un mécanisme autant qu’une association.

3. Bel exemple de culture d’entreprise : c’est également la Union Carbide qui possédait l’usine chimique à l’origine du désastre de Bhopal en décembre 1984, et qui réussit à s’en tirer à aussi peu de frais que 50 ans auparavant.

Dead or alive #4



La Danse des Infidèles.

Mode d’expression longtemps exclusif d’un peuple privé de parole, la musique afro-américaine ne peut être séparé des conditions de son développement. En tant que peuple assujetti à l’intérieur même des Etats-Unis, et pas à sa périphérie, les Noirs ont reçu le triste privilège d’assister au spectacle de la domination au premier rang des victimes. De la simple affirmation de leur existence en tant qu’êtres humains jusqu’à leurs revendications les plus radicales, des chants de travail jusqu’aux expérimentations free, la musique a été la chronique autonome de l’histoire du peuple noir américain, dont le bebop est un moment.
La nécessité de transformer les esclaves agricoles en travailleurs industriels avait pris le masque de l’humanisme abolitionniste durant la Guerre de Sécession, avant que la période de Reconstruction qui suivit ne transformât ces affranchis en citoyens de seconde classe. La Première guerre mondiale fut une nouvelle occasion de s’assurer la participation de la population noire à l’effort de guerre au prix de quelques promesses non tenues. Au moment de la Seconde Guerre mondiale, une partie des Noirs américains avait entendu beaucoup de mensonges. Dès les années 20, les écrivains et les intellectuels noirs de la Harlem Renaissance (James Weldon Johnson, Zora Neale Hurston, Jean Toomer...) reprochaient à la petite bourgeoisie dont ils étaient issus d’abdiquer son identité contre la promesse, illusoire, de l’assimilation.
« Les romanciers, tout en conservant des liens sentimentaux et intellectuels avec la classe moyenne noire dont ils étaient les produits, découvrirent peu à peu que le comportement de celle-ci était un reste atroce de la « mentalité d’esclave. » Par leur voix et par celle de quelques professeurs courageux, la bourgeoisie se mit à revendiquer « au moins l’égalité », écrit Leroi Jones dans Le peuple du blues.
C’est dans ce contexte que le saxophoniste Charlie Parker, les pianistes Bud Powell et Thelonius Monk, mais aussi Gillespie, Tadd Dameron, Idrees Sulieman, Kenny Clarke, Max Roach, Roy Eldridge, Milt Jackson, d’autres encore, commencèrent à jeter les bases du bebop.
Dans un de ses textes, le poète Langston Hugues met dans la bouche d’un de ses personnages une étymologie de l’onomatopée : « Le bop est issu de la police qui cogne sur la tête des noirs. Chaque fois qu’un flic frappe un noir avec sa matraque, ce sacré bâton dit : ‘bop, bop, be-bop !’ »
Bud Powell regretta toujours que l’on n’ait pas « donné au bop un nom plus en rapport avec le sérieux de son objet. » Mais il vérifia à ses dépens la vérité de la formule de Hugues : les coups reçus à la tête au cours d’un incident raciste en 1945 ébranlèrent sa raison. On soigna ses troubles par des électrochocs qui firent empirer le mal. Dans leur livre Free jazz Black Power, Philippe Carles et Jean-Louis Comolli notaient : « De diverses manières, Charlie Parker et ses complices seront eux-mêmes récupérés par le biais d’une interprétation « romantique » de leur oeuvre et de leur vie ; l’anecdote prendra le pas sur l’analyse ; on parlera du destin tragique de Charlie ‘Bird’ Parker (la drogue), du mystère qui entoure Thelonious ‘Sphere’ Monk, de ses excentricités vestimentaires, de son mutisme, de la folie autodestructrice de Bud Powell... »
L’anecdote réductrice ne renvoie qu’aux démons intérieurs de chacun de ces hommes. La drogue et la folie des jazzmen furent les démons communs au peuple noir dans son ensemble. La musique de Parker, Monk, Powell et des autres n’est que la somme des témoignages individuels de l’aliénation psychologique des Noirs dans la société blanche. Le bop a dit l’absurdité et la folie de cette société. John S. Wilson se souvient que Monk fut invité à une conférence sur la jazz à l’université de Columbia : « Le conférencier se tourna vers lui et lui demanda s’il « voulait bien jouer à l’auditoire quelques-uns de ses accords étranges.’ Monk tiqua. Que voulez-vous dire par ‘étranges’, demanda-t-il. Ils sont parfaitement logiques. » Une autre fois, il dit : « Le jazz est mon aventure. Je cherche de nouveaux accords, de nouvelles structures rythmiques, de nouveaux enchaînements. Une manière différente d’utiliser les notes. »
A la recherche de nouvelles formes pour traduire de nouvelles idées, les boppers initièrent une révolution stylistique, tant au niveau du rythme que de la mélodie qui réalisa la critique radicale de ce qui l’avait précédé. Le bop exposa la récupération du swing par l’industrie du disque et par la plupart des leaders des orchestres blancs. La taille réduite des formation bop, l’importance accordée à l’improvisation, la reprise et le détournement des standards, tout cela constitua des réponses à la rigidité des grands orchestres qui ne jouaient plus qu’une version du swing aseptisée dans un but commercial. Stan Kenton, le chef d’un de ces big bands, protesta, en 1956, contre « l’émergence d’une nouvelle minorité : le jazzman blanc ». Kenton fut accusé de racisme, mais il était plus probablement préoccupé par la remise en cause de ses privilèges en tant que leader d’un orchestre blanc qui se donnait pour avant-gardiste.
Parker appréciait pourtant à sa juste valeur la musique de Kenton (dans une interview de 1948, Leonard Feathers fait écouter un morceau de Kenton à Parker, qui commente : « J’aime beaucoup. Très étrange, une idée merveilleuse. ») C’est que le bop cherchait aussi à abolir la séparation entre musique populaire et Art, entre musique blanche et musique noire (‘racial records). Parker, dans la même interview, identifie à l’écoute un extrait du Rossignol de Stravinsky et s’exclame : « C’est la musique dans ce qu’elle a de meilleur. J’aime tout Stravinsky - et Prokofiev, Hindemith, Ravel, Debussy... »
Le projet unitaire, égalitaire, du bop ne s’est pas réalisé. Les renforts ne vinrent jamais au secours de l’avant-garde. De vieux musiciens noirs, installés, plus proche de l’establishment que des jeunes boppers, reprochèrent à ces derniers à la fois de leur faire concurrence et de ne pas se vendre, comme tout le monde. La critique majoritairement blanche reprocha au bop son âpreté, sa grossièreté, son urgence. Certains prirent les inventions de Monk pour des erreurs. La pianiste Mary Lou Williams se rappelle pourtant que lorsque Monk commença à jouer au tout début des années 40, peu de musiciens pouvaient le suivre : « Charlie Christian, Kenny Clarke, Idrees Sulieman, et deux ou trois autres. C’était les seuls à pouvoir jouer avec lui ». Monk s’efforçait seulement de développer une musique qui ne soit pas récupérable : « Nous allons créer quelque chose qu’ils ne pourront pas voler, car ils ne pourront pas le jouer. » « Vous ne pouvez pas danser là-dessus », entendait-on sans cesse », se souvient Leroi Jones. « Quand nous étions jeunes, mes amis et moi, nous nous contentions d’insister sur le pronom et de dire : Vous ne pouvez pas danser là-dessus ... » C’est la danse que Monk se levait parfois pour exécuter sur scène au milieu d’un morceau, celle encore pour laquelle Bud Powell enregistra en mars 1949 l’une de ses plus belles compositions : Dance of the Infidels.

Killing Quote #4

"Mais entre-temps, dans les années vingt, quand l’ordre est rétabli, quand toute la civilisation a raffermi son pouvoir et s’affiche impunément comme crime organisé qui contient tous les crimes organisés, alors le réalisme critique du roman noir américain apparaît et manifeste l’amertume et la colère froide des vaincus."

Jean-Patrick MANCHETTE, Chroniques

Killing Quote #3

"La distance, parfois teintée de dégoût, d’insatisfaction du moins, que l’on prend avec sa propre écriture, reproduit en quelque sorte celle, infranchissable, qui sépare l’imaginaire de sa réalisation narrative."

Jorge SEMPRUN, L’écriture ou la vie.

Killing Quote #2

« C’est impossible de faire partager la sensation de vécu de n’importe quelle période donnée de son existence – ce qui en fait la vérité, la signification – son essence volatile et pénétrante. C’est impossible. On vit comme on rêve –seul. »

Joseph CONRAD, Au cœur des ténèbres

Killing Quote #1

"Je parie que si je travaillais vraiment ces quelques pages, je parviendrais à les réduire à une seule ligne."

Dashiell Hammett, La mort, c'est pour les poires. Correspondance 1921-1961.

Dead or alive #3

"Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que eles voix que vous étranglez aujourd'hui."

August Spies, syndicaliste américain condamné à mort sans preuves, le 11 novembre 1887, au moment de monter à l'échafaud.

Un peur d'air frais #3



« Le prix de la liberté est une vigilance éternelle. » En même temps qu’il lance cet avertissement à ses lecteurs, George Orwell résume son parcours et son oeuvre, lui qui fut tout au long de sa vie l’observateur attentif des tentatives des régimes pour aliéner les hommes et des luttes qui eurent lieu pour les en empêcher. Lorsqu’il commence à écrire ces chroniques pour Tribune en 1943, il est sur le point de quitter son emploi à la BBC. Bien que généralement satisfait du travail qu’il y a accompli, il est frustré par la censure et les limites que l’État britannique lui impose. Les colonnes de l’hebdomadaire situé politiquement à gauche du Labour Party lui offrent une bouffée d’air et l’occasion d’aborder librement tous les sujets qui lui plaisent. Sa chronique prend la forme d’un dialogue avec ses lecteurs. Il les interpelle, les met à contribution et saisit chaque occasion de répondre à leurs objections et leurs questions d’une semaine sur l’autre pour affiner sa pensée et développer ses arguments.

Témoin inlassable des dérives autoritaires des États, Orwell prend note de chaque progrès et de chaque régression des libertés dans le monde et conserve au cours de leur recension et de leur analyse la hauteur de vue que lui procure la connaissance des textes de Marx. Dépassant ainsi les conclusions étriquées ou volontairement tronquées de la plupart de ses confrères, il se permet de leur rappeler leurs responsabilités : « Les journalistes méritent leur part de blâme : c’est les yeux grands ouverts qu’ils ont laissé leur profession se dégrader. Quant à blâmer quelqu’un comme (le magnat de la presse) Northcliffe parce qu’il gagne de l’argent par le moyen le plus rapide, c’est un peu comme de blâmer un putois parce qupue. »

Orwell parvient à extraire une signification plus large, plus grave, insoupçonnée de chaque détail. Débusquant l’idéologie là où on ne l’attendait pas, il entreprend de montrer que le mensonge social revêt tous les masques et que ses complices sont nombreux. « Les chiens de cirque sautent quand le dresseur fait claquer son fouet, mais le chien vraiment bien dressé est celui qui exécute son saut périlleux sans avoir besoin du fouet », assène-t-il encore une fois à ses confrères journalistes. Ses critiques ne leur sont néanmoins pas réservées et Orwell se montre tout aussi acerbe envers les pacifistes en pointant du doigt leur hypocrisie « qui consiste à dénoncer la guerre tout en préservant le type de société qui la rend inévitable ».

Celui qui a versé son sang en Espagne est conscient que l’établissement d’une société démocratique et égalitaire exige un combat contre un ennemi déterminé qui travaille à élaborer des armes aussi dangereuses que des bombes. De l’observation critique de cette époque cruciale de l’histoire, Orwell tire les éléments qui nourriront ses deux chefs-d’oeuvre à venir, la Ferme des animaux et 1984. Il aimerait aller en Allemagne et en France pour en ramener un témoignage, comme il l’avait fait pour Hommage à la Catalogne et Dans la dèche à Paris et à Londres, mais sa santé ne le lui permet plus. Il se contente donc de scruter intensément les nouvelles qui lui parviennent et la manière dont elles sont traitées. C’est à cette période qu’Orwell affine sa compréhension des outils de domination du totalitarisme.

Ses chroniques reflètent certains de ses intérêts du moment : le basic english qu’il utilisera pour élaborer la Novlangue, les revirements d’attitude aussi subits que contradictoires des journalistes et des politiciens qui lui permettent de pénétrer les mécanismes de la « double pensée », les pamphlets politiques qu’il collectionne ; toutes choses qui lui servent à approfondir l’intuition que les esprits peuvent être brisés par la propagande comme les corps par les coups. « L’illusion consiste à croire que, sous une dictature, on peut être libre intérieurement. (…) La liberté secrète dont on est supposé pouvoir jouir sous un régime despotique est un non-sens car nos pensées ne nous appartiennent jamais entièrement. Il est pratiquement impossible de penser sans parler avec quelqu’un. (…) Supprimez la liberté d’expression et les capacités créatrices se tarissent. Quand la chape de plomb qui pèse sur l’Europe aura disparu, je crois que l’une des choses qui nous surprendront le plus sera de constater que, dans le secret, sous les dictatures, très peu de textes de valeur, même le journal intime, auront été produits. » On retrouve finalement dans ce recueil tout ce qui fait la valeur d’Orwell romancier : la pensée d’un homme qui n’a jamais vacillé dans sa recherche de la vérité et son exceptionnelle lucidité sur le monde qui l’entoure.

Un peu d'air frais #2





Après les chroniques de George Orwell, les éditions Agone publient une sélection de textes politiques de l’écrivain britannique, écrits entre 1928 et 1949, tous inédits en français. Les essais sont regroupés en six chapitres thématiques, qui respectent la chronologie. La pensée politique de l’auteur se dévoile, s’affine au fil des années et de l’actualité politique. On voit ainsi « Orwell avant Orwell », dans des textes écrits sous vrai nom, Eric Blair, traiter de la censure ou de la situation coloniale en Birmanie. Les raisons de sa rupture avec les communistes sont exposées dans le chapitre consacré à la Guerre d’Espagne, qui fut un tournant majeur dans la pensée de l’auteur, au même titre que la Seconde Guerre mondiale, qui lui permet d’aborder les thèmes qu’il exploitera dans ses dernières oeuvres. Un texte central, « La liberté périra-t-elle avec le capitalisme ? », écrit en réponse à un lecteur, résume en quelques pages l’essentiel de la pensée politique d’Orwell : la nécessité historique du progrès vers une économie collectiviste ; l’insuffisance d’admettre la propriété centralisée des moyens de production comme seul but sans l’assortir d’un véritable système démocratique qui ne soit ni la ploutocratie de la démocratie bourgeoise ni l’oligarchie totalitaire ; la critique des anti-fascistes qui refusent de prendre en compte le rôle de l’idéologie dans le mode d’apparition du nazisme... Le recueil se termine par la mise au point publiée par Orwell peu avant sa mort : « Mon récent roman, 1984
, n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme ou contre le parti travailliste mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette. (...) Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. »

Dead or alive #2

"If we had met five years ago, you wouldn't have found a more staunch defender of the newspaper industry than me ... I was winning awards, getting raises, lecturing college classes, appearing on TV shows, and judging journalism contests. So how could I possibly agree with people like Noam Chomsky and Ban Bagdikian, who were claiming the system didn't work, that it was steered by powerful special interests and corporations, and existed to protect the power elite? And then I wrote some stories that made me realize how sadly misplaced my bliss had been. The reason I'd enjoyed such smooth sailing for so long hadn't been, as I'd assumed, because I was careful and diligent and good at my job ... The truth was that, in all those years, I hadn't written anything important enough to suppress..." - Gary Webb (1955-2004).

No school like the old school #5


« Le polar est quelque chose d’installé sur le marché, avec son appareil de commentaires spécialisés qui y sont installés ausi, et tout ça n’en bougera plus et ne connaîtra plus de changement important ; C’est mort. Non pas en ce qu’il n’y aurait plus de parutions, mais en ce sens que toutes les aprutions futures ont d’avance trouvé leur place. (...) La même chos est d’abord arrivée aux arts majeurs, finalement elle est arrivée aux sous-arts. Voyez, sous-art pour sous-art, comme i est arrivé la même chose au jazz et au polar. L’éclatement moderniste, jusqu’à l’auto-destruction (...). Et, après l’éclatement moderniste, on se range, le mouvement du temps cesse et il ne reste plus qu’à arpenter un espace, qui va de la naissance du genre jusqu’à sa mort : le plus grand des saxophonistes de free jazz, Archie Shepp, connaît Ben Webster comme Coltrane et, à côté d’un débagoulis convulsif intitulé, bordel pour bordel, Sweet Mao, il nous joue 42nd Street Theme avec enthousiasme, et Sophisticated Lady suavement. (...) Viendront d’autres talentueux instrumentistes. C’est seulement son existence historique qui a fini. (...) Et quand au commentaire périodique, son développement témoigne aussi de l’embaumement du genre, et il y participe : c’est la haine de la société qui a mené certains à s’intéresser tant aux primitifs, et ils ont fait de l’ethnologie. »

Jean-Patrick Manchette, Chroniques. (1981)


« We are confronted with the fierce urgency of now. In this unfolding conundrum of life and history there is such a thing as being too late. »

Martin Luther King, A time to break silence. Riverside Church in New York City. 04/04/1967.

« Dark alliance ne propose pas une théorie de la conspiration. L’histoire n’a rien de théorique. En l'occurence, il est indéniable qu’une conspiration très prospère visant à importer de la cocaïne a existé durant de nombreuses années, et que d’innombrables citoyens américains - pour la plupart Noirs et pauvres - en ont payé le prix.

C'est pour eux que ce livre a été écrit, afin qu'ils sachent sur quels autels leurs communuautés ont été sacrifiées. »

Gary Webb (1955-2005), Dark Alliance. The CIA, the contras and the crack cocaine explosion.

No school like the old school #4


" Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre. Du jour où tombe l’antagonismes des classes à l’intérieur de la nation, tombe également l’hostilité des nations entre elles."

Karl Marx, Manifeste du Parti communiste (1848)


"So we have been repeatedly faced with the cruel irony of watching Negro and white boys on TV screens as they kill and die together for a nation that has been unable to seat them together in the same schools. So we watch them in brutal solidarity burning the huts of a poor village, but we realize that they would hardly live on te same block in Chicago. I could not be silent in the face of such a cruel manipulation of the poor. "

Martin Luther King, A time to break silence. Speech delivered at the Riverside Church in New York City. 04/04/1967


"Vietnam Vietnam, everybody cryin' about Vietnam
Vietnam Vietnam, everybody cryin' about Vietnam
The law all the day killing me down in Mississippi, nobody seems to give a damn

Oh God if you can hear my prayer now, please help my brothers over in Vietnam
Oh God if you can hear my prayer now, please help my brothers over in Vietnam
The poor boys fightin', killin' and hidin' all in holes,
Maybe killin' their own brother, they do not know"

JB Lenoir, "Vietnam Blues"






No school like the old school #3


"Freedom now est le mot de passe de toutes les révolutions de l’histoire ; mais pour la première fois, ce n’est pas la misère, c’est au contraire l’abondance matérielle qu’il s’agit de dominer selon de nouvelles lois."

Guy Debord, L’économie spectaculaire-marchande.


« Whisper, listen, whisper, listen, whisper, say we’re free.

Rumors flyin’. Must be lyin’. Can this really be?

Can’t believe it, can’t conceive it but that’s what they say

Slave no longer, slave no longer

This is Freedom day.»

We insist ! Max Roach’s Freedom now suite (1961)